Documents transmis par Diane et Jacqueline Bessis
Histoire du pont de Leugny
D'après une conversation avec Hubert et Simone Millet
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Jusqu'en 1898 on traversait la Creuse sur un bac à
l'endroit dit : Maison du port. |
Au carrefour de l' Histoire et de la Légende avec les anciens de Leugny
(Tiré de " La Nouvelle République " rubrique " La vie Châtelleraudaise
" du mardi 7 Novembre 1972)
| Un carrefour géographique situé aux confins de
trois provinces peut, tout aussi bien, être carrefour d'histoire et de légende.
La Commune de Leugny, au milieu du courant qui nous emporte, des générations
qui s'en vont, gardant parfois avec elles de précieux secrets,
n'aurait-elle pas, elle aussi, constitué un de ceux pôles d'ancrage où
les souvenirs restent accrochés pour un temps, à l'exemple des algues
qui s 'accumulent avant de céder à la sollicitation pressante des vagues
? A cela vont donner des réponses nos interlocuteurs de ce jour : M. André Bodry, le maire, qui à bien voulu s'associer à notre entretien ainsi que cinq " anciens " sollicités par lui-même, Mme Célina Boutet, MM.Roger Vignault, Émile Boisgnard, Jean Brion, Charles Doury. |
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Aussi loin qu'on remonte dans les souvenirs collectifs,
un événement commémoré par le tableau qui se trouve à l'église s'impose à
l'esprit : " Le pèlerinage du seigneur local " - on a oublié son
nom, mais qu'est-ce que ça peut bien faire ! - à St Jacques de Compostelle. C'était
dans les années 15 à 1600. Au retour, il a rapporté des plans pour
construire le porche du château qui subsiste sur la place. Sûrement qu'il
fallait être courageux pour entreprendre un si long déplacement, passer les gués,
affronter les brigands en chemin ! A ce qu'on dit, souvent les bateliers
surchargeaient leurs embarcations et provoquaient des naufrages au milieu des
rivières. Le lendemain , ils venaient repêcher les pèlerins qui n'avaient pas
su nager, pour s'emparer de leurs bourses.
LES BRACONNIERS LES LOUPS LES FAUX SAUNIERS
Leugny n'a pas connu de brigandages organisés systématiquement
de cette façon. Il s'y est pourtant passé des choses assez troubles. J'ai vu
dire à mon père qu'à certaine époque, tous les garde-chasse du secteur de
Montant étaient retrouvés pendus. Les propriétaires du Rond du Chêne en étaient
à ce point excédés qu'ils firent des démarches auprès des
parlementaires pour obtenir que Montant, le repaire des braconniers soit rasé.
La témérité de ces malfaiteurs n'avait d'égale que celle des loups.
Un jour, un voisin rencontrant le père Chasseport, au café, lui cria : "
Dis donc, tu t'amuses et pendant ce temps les loups dévorent tes ânes ! "
" Y'en à deux, répondit le bonhomme, ils en laisseront toujours ben.
" Douce illusion ! Quand il revint à la " Nassée " ,où
paissaient les ânes, il ne restait plus trace de rien.
Il en fut de même à la " Fontaine Prélong " , où un
seigneur de La Guerche n'eut plus, comme seule ressource, que de
construire une chapelle pour perpétuer la mémoire d'une fiancée très chère
dont les loups, avant lui, avaient voulu faire leur délices.
LE MYSTÉRIEUX PUITS DE SAINT- ROM
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Il faut bien croire que saint Hilaire, de
passage à Leugny, ce jour où d'un coup de sabot son cheval fit jaillir
la fontaine qui porte son nom, n'avait point conjuré toutes les forces du
mal ! La fraude est un autre chapitre qui fut brillamment illustré.
" Moi, j'ai toujours vu dire au curé Marais que les faux sauniers se cachaient au puits de Saint-Rom. Un puits en partie comblé maintenant
avec tous les troncs d'arbre qu'on y a jetés, mais atteint des
profondeurs insoupçonnables. Il n'y aurait rien de surprenant à ce qu'il
communique avec un courant souterrain. Tenez, un fait qui donne bien idée
de l'immensité de ce gouffre. La morve s'était déclarée dans le coin
et avait fait crever nos mulets. On en a précipité 18 d'affilée dans le
fameux puits. On n'en à jamais revu la queue d'un ! |
La morve à été une épreuve pour la commune. Pas pire que les
inondations de 1791. L'eau de la Creuse avait envahi les deux tiers du cimetière
qui se trouvait à l'emplacement de la place principale, et avait même monté
jusqu'à 20 ou 25 cm à l'intérieur de l'église.
C'est pour cela, comme vous pourrez le remarquer, que nos ponts sont si
hauts. Une grande partie de nos maisons - construites en torchis- ont été minées
et se sont écroulées. A l'exception de deux, celle de Georges Vignault et de
Marguerite, toutes les habitations du bourg sont de construction récente.
Le premier pont de pierre a été mis en chantier le jour de ma
naissance, en 1899. Si on l'a placé là-bas, plutôt qu'au milieu de bourg,
c'est que le maire de l'époque, M Poitier, avait exigé qu'il soit près
de sa maison. Cela avait créé beaucoup d'animation : ils avaient embauché tous
les bras disponibles.
Pourtant, ils utilisaient déjà des machines à vapeur pour enfoncer
dans la rivière les pieux nécessaires à l'édification des piles. Des pieux
en chêne, qu'on a d'ailleurs retrouvés, quand on a dû recommencer le travail
après la guerre.
LE CAPITAINE SIMON
On a souvent vu l'armée dans les parages. C'est à
l'occasion des grandes manœuvres de 1912 qu'on a aperçu le premier
avion. Un autre, faisant un atterrissage forcé, est venu faire la
pirouette à proximité de la " Grande Borne ", après 14. Piloté par
des marins, un ballon est aussi venu s'échouer un peu plus loin que le
cimetière, après avoir emporté au passage les tuiles de la cure. Enfin, il y
a eu le parachutage en juin 44, dans la forêt du Rond, d'un commando
franco-canadien, celui du capitaine Simon. Des gars qui n'avaient pas peur ! Ils
avaient une jeep et deux motos. Un jour, ils ont capturé deux pleins camions
d'Allemands à Lésigny. Ils en ont fusillé 18. Ils ont laissé la vie sauve à
un Polonais enrôlé de force. On pourrait signaler comme événement marquant
l'arrivée de la première voiture : celle du curé Marais. Une B.B. Peugeot.
Elle tombait souvent en panne. Les enfants de chœur poussaient derrière.
Un domaine où Leugny allait vraiment de l'avant, c'était l'entreprise
de battage. Sans compter le manège du père Émile Brouard, actionné par des
chevaux. On a recensé jusqu'à 10 matériels en même temps dans la
commune : ceux du père Bouter, du père Doury, de Louis Vignault et de Théophile.
Ils allaient jusqu'au Grand-Pressigny jusqu'à Paulmy, Balesmes, Ligueil,
Betz-le-Château , à de très longues distances.
Moi, il m'est arrivé de dormir pendant deux heures au pied d'un noyer en
attendant que les chevaux exténués, puissent reprendre leur marche. Les déplacements
se faisaient de nuit, la plupart du temps sans lumière. Une fois, un domestique
originaire de Vaux, avait renversé la locomobile dans la Courance de la Chanturerie. Le cheval en
a été échaudé.
L'AGRESSION DU SABOTIER ET LA SAISON DES TOMATES
On se donnait du mal. On savait rire également, exemple
l'affreux malentendu créé par une bande de garnements. Allant chez le père
Henri Artaud, sabotier sur la place, ils lui flanquaient des débris de
verre dans son atelier, et à la face, un bol de sang. Le bonhomme en colère
poursuivait les insolents. Sa pauvre femme croyait réellement qu'il venait d'être
victime d'une agression.
De mon côté, sachant que des peintres se trouvaient là-bas, je m'en
vais un jour avec le père Couffrant et Emmanuel au " Rond du Chêne
", chez le garde Villermé, dans le but bien précis de peindre en rouge
ses tomates encore vertes. Le bonhomme se vantait toujours d'avoir de si belles
tomates ! Ca lui fera une leçon ! Mes complices l'amusent ; je m'en vais avec
mon pinceau.
Quelques instants plus tard, Jules, le compagnon du garde, passe au
jardin. Voyant le spectacle, il se dit : " Bon sang ! quand la saison
arrive, c'est formidable ! " Il n'allait cependant pas tarder à découvrir
le subterfuge. Quelques jours plus tard, le garde Villerme ayant posé ses
tomates sur une table, tracassait les pauvres ouvriers peintres pour obtenir des
aveux !
L'histoire fit son chemin. Elle alimenta les conversations à l'occasion
des éplucheries et des fêtes de laboureurs, autant de circonstances où l'on
aimait se retrouver et qui avec les feux de Saint-Jean et d'autres assemblées,
contribuaient à rendre la vie moins monotone. La pêche et la chasse étaient
également des loisirs tout offerts.
LA CHASSE " A BRIQUET " LA PÊCHE " A CRÔNE "
.Moi, je chassais le sanglier. Quand nous levions un gros
cochon, nous avions remarqué cette chose singulière que deux jeunes gorets de
80 kg l'escortaient presque automatiquement. Les gros les utilisaient comme
gardes du corps et les obligeaient à aller de l'avant. La "chasse à
briquet ", c'était différent. Les malins qui la pratiquaient se mettaient
des draps sur la tête et des chaînes autour du corps. Ca leur permettait, la
nuit, d'effrayer les pauvres d'esprit !
.J'allais également à la pêche. Je prenais des carpes à " Crôné
" ; technique qui me permettait après avoir brouillé l'eau, de capturer
des poissons retranchés dans leurs trous. J'en prenais presque à volonté.
Parfois, je les balançais dans la rivière pour écœurer les pêcheurs à la
ligne. On dit que ça se pratique encore, cette méthode. Les gardes protestent
que c'est interdit. Je n'ai jamais réussi à leur faire admettre qu'on peut,
tout de même, prendre une carpe à la main si on a seulement envie de la
caresser !
LA GNÔLE DANS LES VERRES A VIN
Des performances, on en a enregistré sur d'autres plans.
Vous savez, si on ne buvait du café que le jour de Carnaval, et de la piquette
ou du cidre les autres jours, on se rattrapait sur la " gnôle "
-entendez l'eau-de-vie. Presque tout le monde en faisait. Nos anciens
l'absorbaient dans des verres à vin, souvent remplis jusqu'au bord. Certains
d'entre eux, suivant ce régime, ont vécu très vieux. Le père Tranchant est
mort à 95 ans. Le père Fontaine, dit " Le Cotta ", est mort à 95-96
ans !
Puissent nos aimables interlocuteurs bénéficier de la même longévité
pour transmettre à leurs arrière-petits-enfants d'aussi délicieux souvenirs.